Adoption de l'IA en entreprise : le seuil des 20 % américain reste une prévision Goldman Sachs, la France reste sous les 10 %

Le relevé de Goldman Sachs, signé Sarah Dong et Joseph Briggs, mesure la part des établissements américains utilisant l'IA dans leurs fonctions courantes, d'après les données du Census Bureau. En mars, le chiffre était de 18,9 %, quasi stable, avec une projection à 22,3 % à six mois. En avril, 19,8 %. Fin mai, 19,5 %. La courbe ne franchit pas 20 % — elle plafonne juste en dessous, et vient même de reculer d'un dixième de point.
Le Census Bureau a changé la formulation de sa question début décembre 2025, passant de « utilisation de l'IA pour produire des biens et services » à « utilisation de l'IA dans une fonction quelconque de l'entreprise ». Goldman signale lui-même une rupture de série à ce moment-là. Comparer le chiffre d'avril 2026 à celui de l'an dernier revient à comparer deux enquêtes différentes.
Briggs, Dong
Sur la partie utile aux DSI, les chiffres sont moins contestables. Les entreprises de plus de 250 salariés affichent un taux d'adoption de 35,3 %, plus du double des petites structures. Les entreprises de 20 à 49 salariés ont progressé de 2,1 points, à 21,5 % — la plus forte hausse récente sur un segment de taille. Les secteurs de l'informatique et de l'hébergement web dominent, à 60 %. Là où l'IA est effectivement déployée, Goldman cite un gain de productivité moyen de 23 % selon les études académiques, et de 33 % selon les retours d'entreprises — deux chiffres que la banque elle-même qualifie d'anecdotiques pour le second.
Les suppressions d'emploi attribuées explicitement à l'IA ont atteint 21 900 en avril, le plus haut niveau mensuel enregistré depuis que Goldman tient ce compteur, en 2023. Le total cumulé sur trois ans atteint 136 000. Le solde net d'emplois détruits par mois, lui, s'est amélioré — de 16 000 à environ 11 000 — mais l'amélioration vient presque entièrement de la construction de data centers, qui a créé 212 000 emplois depuis 2022 à raison de 9 000 par mois : électriciens, techniciens CVC, ouvriers du bâtiment. Pas des postes dans le secteur qui détruit les emplois qu'il est censé compenser.
Le Danemark affichait 28 % d'adoption dès 2024. Personne, à Bercy ou ailleurs, n'a expliqué pourquoi un pays de six millions d'habitants avance plus vite qu'une économie dix fois plus grande.
En France, l'Insee a mesuré 10 % d'entreprises de dix salariés ou plus utilisant au moins une technologie d'IA en 2024, contre 6 % en 2023 — une progression forte en valeur relative, mais un niveau inférieur à la moyenne de l'Union européenne de la même année, 13 %. Les entreprises de 250 salariés ou plus atteignent 33 % ; le secteur information-communication culmine à 42 %, en hausse de 12 points. Les résultats français de l'enquête 2025 — ceux qui permettraient de savoir où la France se situe par rapport au bond européen à 20 % — sont attendus pour l'été 2026. Ils ne sont pas encore publiés.
Le tableau ci-dessus contient quatre chiffres qui ne se superposent pas. Goldman mesure l'usage dans une fonction d'entreprise quelconque, avec une définition de l'IA laissée largement à l'appréciation du répondant. Eurostat et l'Insee appliquent la même grille stricte — quatre catégories technologiques précises, chatbots, machine learning sur big data, traitement automatique du langage, génération de langage ou de voix. Bpifrance interroge des dirigeants de PME sur leur usage perçu, sans grille fermée. Les 42 % de PME françaises "ayant déployé une solution IA" et les 10 % d'entreprises françaises "utilisant une technologie d'IA" au sens Insee ne mesurent pas la même chose, et le rapprochement des deux chiffres pour dire que la France rattrape son retard ne tient pas.
Un dirigeant de PME qui utilise ChatGPT pour rédiger des emails coche la case Bpifrance. Il ne coche pas la case Insee, qui exige l'usage d'une technologie identifiée — machine learning, NLP, génération de contenu — intégrée dans un processus métier. L'écart entre 10 % et 42 % n'est pas une divergence statistique à corriger. C'est deux définitions de l'adoption qui coexistent dans le débat public sans que personne ne les distingue.
Coface évalue à 5 millions le nombre de postes en France exposés à l'automatisation par l'IA d'ici 2030, principalement dans les fonctions administratives et créatives — une projection, comme celles de Goldman sur l'emploi américain, qui repose sur des hypothèses de diffusion technologique et non sur une mesure d'impact déjà observée.
L'AI Act européen entre en application complète pour les systèmes à haut risque le 2 août 2026. Soixante-douze pour cent des entreprises françaises déclarent ne pas encore connaître leurs obligations, selon les mêmes enquêtes qui peinent à s'accorder sur le taux d'adoption de base.
TL;DR
Le chiffre de "20 % d'adoption de l'IA aux États-Unis" que citent les argumentaires commerciaux est une projection Goldman Sachs à six mois, pas une donnée mesurée — le dernier relevé réel se situe à 19,5 %, en repli sur le mois précédent.
- Le seuil des 20 % a réellement été franchi en 2025, mais en Europe (Eurostat, moyenne UE), pas aux États-Unis.
- La France reste à 10 % selon la dernière donnée officielle Insee (2024), sous la moyenne européenne de l'époque (13 %) — les chiffres 2025, attendus cet été, ne sont pas encore publiés.
- Les 42 % de PME françaises "ayant déployé l'IA" (Bpifrance) et les 10 % d'entreprises françaises Insee ne mesurent pas la même chose : comparer ces deux chiffres pour évaluer un rattrapage est une erreur de méthode.
Questions fréquentes
Le taux d'adoption de l'IA aux États-Unis a-t-il vraiment dépassé 20 % ?
Non, pas selon la dernière donnée mesurée par Goldman Sachs (19,5 %, fin mai 2026). Le chiffre de 22,7 % est une projection à six mois, pas un constat.
Peut-on utiliser les chiffres Bpifrance et Insee pour évaluer le retard français face aux États-Unis ?
Pas directement : les deux enquêtes françaises mesurent des périmètres différents (déclaratif dirigeants vs technologies identifiées), et aucune des deux n'utilise la méthodologie du Census Bureau américain.
Qu'est-ce que ça change pour calibrer une roadmap IT sur ces benchmarks ?
Un DSI qui cale son budget sur "20 % du marché a déjà adopté l'IA" se réfère à un chiffre non confirmé ; le point de comparaison le plus solide reste le taux Insee par secteur et taille d'entreprise, à mettre à jour dès la publication des données 2025 cet été.