#Souveraineté - Euro-Office : une coalition européennes pour remplacer Microsoft Office

Le 27 mars 2026, dans une salle de presse à Berlin, Achim Weiss, CEO d'Ionos, et Frank Karlitschek, CEO de Nextcloud, ont présenté Euro-Office devant un parterre qui incluait Henri Schmidt, député du Bundestag. Le message : l'Europe a les briques techniques depuis des années. Ce qui manquait, c'était quelqu'un pour les assembler.
Euro-Office est un fork d'OnlyOffice — pas un wrapper, pas une intégration, un fork. Le code source est publié sous licence open source, gouverné par un consortium ouvert, développé en public sur GitHub. Nextcloud, Proton et Ionos ont chacun alloué un nombre « à deux chiffres » de développeurs au projet, avec des contributions supplémentaires des autres partenaires. Les priorités immédiates : les apps mobiles et desktop, et la résolution des incompatibilités de documents avec les formats Microsoft.
La suite édite les DOCX, PPTX, XLSX, ainsi que les formats OpenDocument. L'interface est délibérément calquée sur la barre d'outils à onglets de Microsoft Office. Karlitschek a été direct sur le choix du fork :
« LibreOffice a 35 ans et n'est plus la solution la plus innovante et fluide. On le sent aussi dans le navigateur. »
Ce que ce n'est pas
Euro-Office n'est pas une suite bureautique standalone. C'est un composant d'édition de documents qui s'intègre dans des plateformes existantes. Le stockage, la navigation, les permissions et la logique de partage doivent être fournis par la plateforme hôte — Proton Docs, Nextcloud Hub, OpenProject, XWiki. Cette architecture modulaire est le point de différenciation structurel avec Microsoft : là où Microsoft vend un monolithe (Windows + Office + Teams + Azure + Copilot, le tout lié par le licensing), Euro-Office est une brique interchangeable dans un écosystème décentralisé.
Cela veut aussi dire que le produit, seul, ne remplace rien. Il faut la plateforme. Et la plateforme a besoin de l'infrastructure. Et l'infrastructure a besoin de l'hébergement. C'est un puzzle avec plusieurs fournisseurs — exactement le genre de complexité que Microsoft a passé vingt ans à éliminer de l'esprit des DSI.
Allemagne, France, Suisse, Pays-Bas, Espagne. Neuf pays si l'on compte les organisations individuelles. Ce n'est pas un projet d'un éditeur unique — c'est une tentative de constituer un écosystème, avec la gouvernance distribuée qui va avec. La coalition appelle explicitement d'autres entreprises, collectivités, développeurs et organisations de la société civile à rejoindre le projet.
OnlyOffice
Le choix de forker OnlyOffice plutôt que de contribuer à LibreOffice/Collabora Online est le choix technique le plus commenté de l'annonce. OnlyOffice a une architecture JavaScript plus moderne, une meilleure compatibilité avec les formats Microsoft, et un rendu navigateur plus fluide que les solutions dérivées de LibreOffice. Collabora Online, la version web de LibreOffice, restera disponible comme option dans Nextcloud Hub.
OnlyOffice a des racines russes. Nextcloud et Ionos disent avoir vérifié le code source open source et reconstruit les composants qui n'étaient pas disponibles sous licence ouverte. Karlitschek : « We can vouch for our version. » Weiss : « Anyone can check it themselves. » Le fait que ce point ait été adressé proactivement lors du lancement montre que la coalition anticipe la question — et que le contexte géopolitique s'applique dans toutes les directions.
OnlyOffice a récemment fermé son offre cloud. Le timing n'est probablement pas une coïncidence.
Le marché
Nextcloud a vu ses leads entrants tripler sur l'ensemble de l'année 2025 — un chiffre directement lié à l'arrivée de l'administration Trump et à la montée des tensions transatlantiques. Les réservations ont augmenté de plus de 50 % en glissement annuel. Parmi les déploiements de référence : le ministère français de l'Éducation nationale (400 000 employés sur Nextcloud, objectif 1,2 million), SURF aux Pays-Bas (100 000 utilisateurs).
Dario Maisto, analyste senior chez Forrester : les organisations européennes, en particulier dans le secteur public et les industries réglementées, « évaluent une stratégie de sortie des suites de productivité américaines comme Microsoft Office. Elles sont principalement motivées par un désir d'améliorer leur posture de souveraineté numérique, d'échapper au vendor lock-in, et de disposer d'une alternative prête à l'emploi pour éviter les augmentations de prix coûteuses. »
Harald Wehnes, professeur à l'université de Würzburg et porte-parole du groupe de travail sur la souveraineté numérique de la Gesellschaft für Informatik : « Europe needs to reduce its reliance on big tech — open source is an essential tool. »
Office.eu
Euro-Office n'est pas la seule initiative en cours. Office.eu, une plateforme tout-en-un également basée sur Nextcloud Hub, a été lancée à La Haye en mars 2026. Elle cible les particuliers et les PME, avec un déploiement large prévu pour le deuxième trimestre 2026. Les deux projets poursuivent des objectifs comparables (souveraineté des données, conformité RGPD, indépendance vis-à-vis des fournisseurs non-européens) mais avec des périmètres différents : Euro-Office est un composant d'édition modulaire pour les intégrateurs et les grandes organisations. Office.eu est un produit fini pour l'utilisateur final.
En France, LaSuite Docs, un projet franco-allemand de suite bureautique pour l'administration publique, est un troisième vecteur. En Allemagne, le gouvernement fédéral soutient openDesk via ZenDiS, sa structure de numérisation souveraine. Ionos et Nextcloud se différencient d'openDesk par une intégration plus poussée et une approche marché plus large. Le paysage est fragmenté — mais la fragmentation, ici, est une feature, pas un bug. Chaque initiative teste un modèle de gouvernance, un périmètre fonctionnel, un segment de marché.
Le vrai problème
Euro-Office résout le problème de l'éditeur de documents. Il ne résout pas le problème de Microsoft. La dépendance européenne à Microsoft n'est pas un outil isolé — c'est un écosystème : Active Directory pour l'identité, Exchange pour l'email, SharePoint pour la collaboration, Teams pour la communication, Azure pour le cloud, Copilot pour l'IA. Chaque pièce renforce les autres par le licensing. Remplacer Word par Euro-Office dans un environnement qui reste sur Active Directory, Exchange et Azure ne change pas la dynamique de verrouillage. Cela retire une tuile sans faire tomber l'édifice.
Le Schleswig-Holstein l'a compris : il remplace simultanément Office (LibreOffice), Exchange/Outlook (Open-Xchange/Thunderbird), SharePoint (Nextcloud), Active Directory (Univention Corporate Server) et Windows (Linux). C'est la seule approche qui adresse le vendor lock-in structurel. Elle coûte 9 millions d'euros d'investissement et des années de migration. Elle économise 15 millions par an. Le retour sur investissement est positif à un an. Mais l'opposition rappelle que 80 % de migration technique ne signifie pas 80 % d'adoption utilisateur.
Le discours de JD Vance à Munich en février — celui où il a critiqué les gouvernements européens pour leur supposé manquement aux valeurs occidentales — a généré plus de leads chez Nextcloud en une semaine que n'importe quelle campagne marketing de l'année précédente.
TL;DR
Une coalition européenne lance le fork d'OnlyOffice qui vise à remplacer Microsoft Office. Le code est sur GitHub. La version 1.0 arrive cet été. Le vrai défi n'est pas le logiciel — c'est le reste de l'écosystème Microsoft.
- Euro-Office (fork OnlyOffice) réunit Nextcloud, Ionos, Proton et une douzaine de partenaires européens pour créer une suite bureautique souveraine, open source, compatible DOCX/PPTX/XLSX, avec une interface calquée sur Microsoft Office. Preview GitHub disponible, v1.0 stable prévue été 2026.
- Le contexte est le produit : leads Nextcloud triplés en 2025, Éducation nationale française à 400 000 utilisateurs, enquête CMA sur le licensing Microsoft, Cloud Act, migration Schleswig-Holstein achevée à 80 %. La demande pour une alternative européenne n'est plus théorique.
- La limite : Euro-Office remplace l'éditeur de documents, pas l'écosystème Microsoft (Active Directory, Exchange, Azure, Copilot). Le vendor lock-in est systémique. La suite bureautique est la tuile la plus visible, mais pas la plus structurante — et la commodité intégrée de Microsoft reste l'argument que la fragmentation open source n'a pas encore trouvé comment contrer.
Questions fréquentes
Euro-Office est-il prêt pour un usage en production?
Non. La version actuelle est une preview technique sur GitHub. La version 1.0 stable est prévue pour l'été 2026. Les priorités immédiates sont les apps mobiles/desktop et la résolution des incompatibilités de documents. Les organisations intéressées peuvent tester la compatibilité et contribuer du feedback, mais un déploiement en production serait prématuré.
Pourquoi forker OnlyOffice plutôt que contribuer à LibreOffice?
Les initiateurs invoquent une architecture plus moderne (JavaScript natif vs. le codebase C++ de LibreOffice vieux de 35 ans), un meilleur rendu navigateur et une compatibilité Microsoft plus fine. Les racines russes d'OnlyOffice ont été adressées : les composants non open source ont été reconstruits. Collabora Online reste disponible comme option dans Nextcloud. La coalition dit chercher la collaboration avec la communauté LibreOffice.
Mon entreprise peut-elle migrer de Microsoft 365 vers Euro-Office?
Pas avec Euro-Office seul. La suite ne gère que l'édition de documents — pas l'email, le calendrier, l'identité, le stockage cloud ou la visioconférence. Une migration complète nécessite un stack alternatif pour chaque composant (Nextcloud pour le stockage/collaboration, Open-Xchange ou Thunderbird pour l'email, Univention pour l'identité). Le Schleswig-Holstein a mis trois ans pour migrer 30 000 postes. L'investissement initial est de 9 millions d'euros pour une économie annuelle de 15 millions.