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Le Royaume-Uni déroule le tapis rouge pour Anthropic, pendant que Washington serre la vis

Tech4B2B · · 4 min (mis à jour le )
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Le gouvernement britannique multiplie les signaux en direction d'Anthropic pour ancrer la startup d'IA à Londres. L'offensive diplomatique intervient alors que la relation entre l'entreprise et l'appareil de défense américain se tend sur la question des usages militaires de Claude.Derrière le geste commercial, une partie de poker géopolitique où le Royaume-Uni tente de se positionner comme terre d'accueil alternative pour les labos d'IA qui cherchent à diversifier leur empreinte géographique — et peut-être leur dépendance politique.

Le Premier ministre Keir Starmer a personnellement rencontré Dario Amodei, CEO d'Anthropic, lors de son passage à Londres en juin 2025. L'échange a débouché sur ce que Downing Street décrit comme un engagement d'expansion significative au Royaume-Uni, avec l'ouverture d'un bureau londonien élargi et des recrutements ciblés en recherche sur la sûreté de l'IA. Anthropic employait déjà une équipe à Londres depuis 2024, mais à une échelle que plusieurs observateurs qualifiaient de symbolique — une dizaine de personnes, principalement en policy.

Le timing n'est pas neutre. Côté américain, Anthropic fait face à une pression croissante du Pentagone et de la communauté du renseignement pour lever les restrictions d'usage de Claude dans des contextes de défense. L'entreprise, qui a fait de sa politique d'usage responsable un argument de différenciation face à OpenAI, a jusqu'ici refusé de fournir des versions de son modèle adaptées à des opérations militaires offensives. La Acceptable Use Policy d'Anthropic interdit explicitement l'utilisation de Claude pour le développement d'armes ou la surveillance de masse.

OpenAI, de son côté, a signé un contrat avec le Département de la Défense dès janvier 2024 et ouvert une division dédiée aux applications gouvernementales et militaires. Palantir a intégré GPT-4 dans sa plateforme Maven, opérationnelle pour les analystes du renseignement américain. Le marché fédéral de l'IA représentait 3,3 milliards de dollars en 2024 selon les estimations de Bloomberg Government. Anthropic laisse cet argent sur la table.

Amodei à Davos, janvier 2025

Lors du Forum économique mondial, Dario Amodei avait déclaré que les entreprises d'IA avaient une responsabilité de ne pas accélérer la course aux armements autonomes. Six mois plus tard, plusieurs sources proches du dossier indiquent que des représentants du National Security Council ont fait passer le message, en termes moins diplomatiques, que cette posture devenait un problème dans le contexte de la compétition avec la Chine. Le budget IA du Pentagone pour l'exercice fiscal 2026 prévoit une enveloppe de 1,8 milliard de dollars spécifiquement fléchée vers les modèles de fondation.

Anthropic n'a pas commenté publiquement cette pression. L'entreprise a en revanche annoncé, la même semaine que la rencontre Starmer-Amodei, l'extension de son programme de recherche sur la sûreté constitutionnelle (Constitutional AI) en partenariat avec l'AI Safety Institute britannique, basé à Londres. L'institut, créé dans la foulée du sommet de Bletchley Park en novembre 2023, est l'un des rares organismes gouvernementaux au monde à disposer d'un accès pré-déploiement aux modèles des principaux labos.

Le Royaume-Uni joue ici une carte spécifique. Le pays ne peut pas rivaliser avec les Etats-Unis sur le compute — il ne dispose d'aucun cluster de la taille de ceux d'Oracle, Microsoft ou Google aux US. Il ne peut pas non plus offrir un marché intérieur comparable. Ce qu'il met sur la table, c'est un environnement réglementaire volontairement souple (pas de loi IA à la européenne, un cadre pro-innovation déclaré par le Department for Science, Innovation and Technology) et un accès privilégié aux talents de recherche, notamment via les universités d'Oxford, Cambridge et l'University College London.

Le gouvernement Starmer a aussi promis un investissement de 1,3 milliard de livres dans les infrastructures de calcul, dont un supercalculateur dédié à l'IA à Bristol, livraison prévue en 2026. Le chiffre reste modeste rapporté aux dizaines de milliards engagés par les hyperscalers américains. Mais pour une entreprise comme Anthropic, l'enjeu n'est pas le compute brut — elle achète ses GPU chez Amazon Web Services et Google Cloud — c'est le positionnement politique.

Le précédent DeepMind

Le Royaume-Uni a déjà perdu cette partie une fois. DeepMind, fondé à Londres en 2010, racheté par Google en 2014 pour 500 millions de dollars, est resté physiquement à King's Cross. Mais les décisions stratégiques, les budgets, les lancements de produits — tout se fait à Mountain View. L'équipe londonienne, malgré ses 1 500 chercheurs, opère comme une filiale de recherche, pas comme un centre de pouvoir. Demis Hassabis a beau être basé à Londres et avoir reçu le prix Nobel de chimie 2024, la roadmap produit de Gemini ne se décide pas sur les rives de la Tamise.

Le risque pour Anthropic à Londres est le même, mais inversé : que le bureau britannique reste une vitrine de policy et de safety, utile pour les relations publiques européennes, pendant que le coeur technique et commercial reste à San Francisco. C'est d'ailleurs exactement le modèle actuel.

Peter Kyle, le secrétaire d'Etat au DSIT, a multiplié les apparitions avec des dirigeants d'Anthropic ces derniers mois. Lors d'un événement à la Royal Society en mai, il a affirmé que le Royaume-Uni offrait aux entreprises d'IA responsables un espace pour construire sans être forcées de compromettre leurs principes. La formulation visait Washington sans le nommer.

Anthropic a levé 8,5 milliards de dollars depuis sa création en 2021. Sa valorisation atteint 61,5 milliards. Amazon détient une participation minoritaire de 4 milliards de dollars. Google a investi 2 milliards. Avec ces deux investisseurs stratégiques, l'entreprise est déjà profondément enchâssée dans l'infrastructure cloud américaine. La marge de manoeuvre pour un véritable pivot géographique est structurellement limitée.

La réunion Starmer-Amodei s'est tenue dans une salle du 10 Downing Street que les équipes du Premier ministre utilisent habituellement pour les bilatérales avec des chefs d'Etat, pas avec des CEO de startups. Le protocole a été ajusté pour l'occasion.

Reste la question que personne ne pose à haute voix dans ces échanges diplomatiques : si Anthropic finit par céder à la pression du Pentagone — et l'histoire des entreprises tech américaines qui résistent durablement aux demandes de l'appareil sécuritaire se résume à une liste courte — le bureau londonien dédié à la sûreté de l'IA deviendra quoi, exactement ? L'entreprise a recruté Jan Leike, ancien responsable de l'alignment chez OpenAI, parti en claquant la porte quand la sûreté a été rétrogradée dans les priorités. Leike travaille depuis San Francisco.

Dario Amodei, dans une interview accordée au Financial Times le 15 juin : We are not a defence company, and we don't intend to become one. But we are an American company, and we understand the security environment we operate in.

TL;DR

Le Royaume-Uni tente de transformer la résistance d'Anthropic à la pression militaire américaine en opportunité d'implantation, mais les fondamentaux capitalistiques et géopolitiques limitent sérieusement la portée de l'opération.

  • Starmer a reçu Amodei à Downing Street pour négocier une expansion du bureau londonien d'Anthropic, axée sur la recherche en sûreté de l'IA, dans un contexte de tensions avec le Pentagone sur les usages militaires de Claude.
  • Le Royaume-Uni mise sur un cadre réglementaire souple et l'AI Safety Institute pour attirer les labos qui refusent la militarisation, mais ne peut rivaliser ni sur le compute ni sur le marché intérieur avec les Etats-Unis.
  • Anthropic, financé à hauteur de 6 milliards par Amazon et Google et valorisé 61,5 milliards, reste structurellement ancré dans l'écosystème cloud américain — le bureau londonien risque de rester une vitrine de policy plus qu'un vrai centre de gravité.

Questions fréquentes

Pourquoi Anthropic refuse-t-elle de travailler avec le Pentagone alors qu'OpenAI l'a fait?

La politique d'usage acceptable d'Anthropic interdit l'utilisation de Claude pour le développement d'armes ou la surveillance de masse. C'est un choix de positionnement fondateur lié à l'origine même de l'entreprise : Dario et Daniela Amodei ont quitté OpenAI en 2021 précisément sur des désaccords de gouvernance et de sûreté. Mais cette ligne n'a jamais été testée contre une pression gouvernementale soutenue assortie d'enjeux contractuels à plusieurs milliards.

Qu'est-ce que le Royaume-Uni peut réellement offrir à un labo d'IA qu'il ne trouve pas aux Etats-Unis?

Un environnement réglementaire sans AI Act, un accès à l'AI Safety Institute pour crédibiliser les travaux de sûreté, et un vivier académique de premier plan. Mais pas de compute souverain significatif avant 2026, et un marché intérieur sans commune mesure avec les Etats-Unis. L'offre britannique est politique et symbolique, pas infrastructurelle.

Le bureau londonien d'Anthropic peut-il devenir un vrai centre de décision?

Le précédent DeepMind suggère que non. Les décisions stratégiques, produit et commerciales des entreprises d'IA restent là où se trouvent les investisseurs, les clients et le compute — c'est-à-dire aux Etats-Unis. Le bureau londonien a vocation à rester un centre de recherche en sûreté et un outil de relations institutionnelles européennes, sauf rupture majeure dans la gouvernance d'Anthropic.

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