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L'Europe cherche des alliés tech au Brésil et en Corée du Sud pour desserrer l'étau américain

Tech4B2B · · 6 min (mis à jour le )
Illustration : L'Europe cherche des alliés tech au Brésil et en Corée du Sud pour desserrer l'étau américain
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La Commission européenne multiplie les partenariats technologiques avec le Brésil et la Corée du Sud, officiellement pour diversifier ses chaînes d'approvisionnement et renforcer sa souveraineté numérique. En creux, c'est une tentative de construire un front alternatif aux Big Tech américaines et aux contrôles à l'exportation de Washington, à un moment où les relations transatlantiques sur le terrain technologique n'ont jamais été aussi tendues. La stratégie repose sur des accords-cadres couvrant les semi-conducteurs, l'IA et la connectivité. Les engagements concrets restent à matérialiser.

Hekki Pitkänen, directeur général adjoint de la DG Connect, était à Séoul la semaine dernière pour finaliser un accord bilatéral sur les semi-conducteurs avec le ministère sud-coréen du Commerce. Le texte prévoit un échange de bonnes pratiques sur les subventions aux fabs, un cadre de coopération en R&D sur les puces avancées et un mécanisme d'alerte précoce sur les pénuries de composants. L'accord avec le Brésil, signé quelques jours plus tôt à Brasilia, couvre l'intelligence artificielle, les réseaux 5G/6G et la gouvernance des données.

Les deux textes n'ont pas de force contraignante. Ce sont des memorandums of understanding, le format diplomatique le plus courant quand personne ne veut encore s'engager sur des budgets. La Commission n'a communiqué aucun montant d'investissement associé, aucun calendrier de mise en œuvre, aucun projet pilote identifié.

Samsung, pas TSMC

Le rapprochement avec la Corée du Sud est le plus lisible. Samsung et SK Hynix représentent ensemble plus de 60 % de la production mondiale de mémoire DRAM et NAND. L'Europe n'a aucun fabricant de mémoire significatif et dépend quasi intégralement de l'Asie pour ses approvisionnements. Le European Chips Act, doté de 43 milliards d'euros sur le papier, a jusqu'ici surtout attiré TSMC — qui construit une fab à Dresde avec Bosch, Infineon et NXP — et Intel, dont l'usine de Magdebourg est en suspens depuis que Pat Gelsinger a quitté la direction.

Samsung n'a pas annoncé de projet de fab en Europe. Le MoU avec Séoul ne change rien à ce constat, mais il ouvre un canal de discussion que la Commission pourra brandir dans ses échanges avec Washington. Hekki Pitkänen a parlé de « diversification stratégique ». Le mot « États-Unis » n'apparaît pas dans le communiqué conjoint.

Il y a dix-huit mois, Thierry Breton, alors commissaire au Marché intérieur, tenait un discours centré sur l'autonomie stratégique pure : fabriquer en Europe, pour l'Europe. Le vocabulaire a changé. On parle désormais de « partenariats de confiance » et de « chaînes de valeur résilientes ». La nuance est de taille : l'Europe ne prétend plus produire ses propres puces de pointe, elle veut s'assurer que ses fournisseurs ne soient pas tous soumis aux mêmes contrôles à l'exportation américains.

Brasilia

Le volet brésilien est plus surprenant. Le Brésil n'est pas un acteur technologique de premier plan dans les semi-conducteurs ou l'IA. Sa production de composants électroniques est marginale. Mais le pays dispose de trois atouts que l'Europe regarde avec intérêt : des réserves massives de terres rares et de lithium, un marché intérieur numérique de 220 millions d'habitants en croissance rapide, et un gouvernement Lula qui cherche à se positionner comme interlocuteur du « Sud global » dans la gouvernance technologique mondiale.

L'accord prévoit une coopération sur les cadres réglementaires de l'IA — le Brésil travaille sur sa propre législation, inspirée en partie de l'AI Act européen — et un programme d'échange sur les infrastructures de connectivité. Concrètement, cela pourrait signifier que des équipementiers européens comme Ericsson et Nokia obtiennent un accès préférentiel aux appels d'offres 5G brésiliens, face à Huawei qui a déjà déployé une partie significative du réseau 4G du pays.

Le Brésil n'a jamais banni Huawei de ses réseaux, contrairement à ce que Washington demandait. Le MoU avec Bruxelles ne mentionne pas le sujet.

Le vrai contexte

Ces mouvements diplomatiques interviennent dans un climat transatlantique dégradé. L'administration Trump a renforcé les contrôles à l'exportation sur les puces avancées et les équipements de lithographie, y compris pour les alliés européens. ASML, basée aux Pays-Bas, doit obtenir une licence américaine pour exporter ses machines EUV les plus avancées vers la Chine — et Washington a élargi cette exigence à plusieurs reprises sans consulter La Haye en amont. Le CLOUD Act et les tensions autour du Data Privacy Framework continuent de compliquer la vie des DSI européens qui utilisent des services cloud américains.

L'IRA (Inflation Reduction Act) et le CHIPS Act américain aspirent par ailleurs les investissements industriels que l'Europe espérait capter. Intel a reçu 8,5 milliards de dollars de subventions fédérales pour ses usines américaines. TSMC construit trois fabs en Arizona. Samsung investit 17 milliards de dollars au Texas. Les montants européens, souvent co-financés par les États membres avec des délais administratifs plus longs, peinent à rivaliser.

Le Trade and Technology Council (TTC), le forum de coopération tech entre l'UE et les États-Unis lancé en 2021, est en sommeil. La dernière réunion plénière remonte à avril 2024. Aucune nouvelle date n'a été fixée.

Ce que ça change pour un DSI

À court terme, rien. Les MoU ne créent ni nouvelle offre de semi-conducteurs, ni alternative crédible aux hyperscalers américains, ni cadre juridique stabilisé pour les transferts de données. Un DSI qui achète du compute chez AWS, Azure ou GCP ce matin le fera encore demain dans les mêmes conditions.

À moyen terme, le signal est plus intéressant pour les équipes qui travaillent sur la résilience de leurs supply chains hardware. Si les accords avec Séoul se concrétisent en mécanismes d'alerte et en stocks stratégiques coordonnés, cela pourrait atténuer les effets des prochaines pénuries de composants mémoire — un sujet qui a coûté des trimestres entiers de retard sur des projets d'infrastructure entre 2021 et 2023.

Le volet réglementaire IA avec le Brésil pourrait aussi avoir un effet indirect : si Brasilia adopte un cadre proche de l'AI Act, les éditeurs européens qui ont déjà fait leur mise en conformité auront un avantage compétitif sur le marché brésilien par rapport aux acteurs américains qui traînent des pieds sur la question.

Margrethe Vestager, avant de quitter son poste de commissaire à la Concurrence, avait résumé la doctrine en une phrase lors d'un panel à Davos en janvier 2024 :

« Nous ne pouvons pas fabriquer tout ce dont nous avons besoin, mais nous pouvons choisir de qui nous dépendons. »

Les MoU avec Séoul et Brasilia sont la traduction diplomatique de cette phrase. Reste à voir si ce sont des choix ou des voeux.

TL;DR

L'UE signe des accords tech avec le Brésil et la Corée du Sud pour réduire sa dépendance aux États-Unis — mais les engagements concrets manquent encore à l'appel.

  • Deux memorandums non contraignants signés : semi-conducteurs et supply chain avec Séoul, IA et 5G avec Brasilia, sans budget ni calendrier associés.
  • Le contexte est celui d'une dégradation des relations tech transatlantiques : TTC en sommeil, contrôles export unilatéraux de Washington, course aux subventions que l'Europe perd.
  • Impact immédiat nul pour les DSI, mais le rapprochement avec la Corée du Sud sur la mémoire et l'alignement réglementaire IA avec le Brésil méritent d'être suivis.

Questions fréquentes

Ces accords créent-ils de nouvelles sources d'approvisionnement en semi-conducteurs pour l'Europe ?

Non, pas en l'état. Ce sont des cadres de coopération sans engagement d'investissement. Samsung n'a annoncé aucun projet de fab en Europe. L'intérêt réside dans les mécanismes d'alerte pénuries et la diversification des interlocuteurs diplomatiques, pas dans une capacité de production nouvelle.

Pourquoi le Brésil, un pays sans industrie tech de pointe ?

Le Brésil intéresse l'Europe pour ses réserves de terres rares, son marché numérique de 220 millions d'habitants et son influence dans le Sud global. L'accord vise aussi à exporter le modèle réglementaire européen (AI Act) et à ouvrir des marchés aux équipementiers télécoms européens face à Huawei.

Faut-il y voir une rupture avec les États-Unis ?

Pas une rupture, mais une couverture. L'Europe reste massivement dépendante du cloud et du design de puces américains. Ces partenariats sont une police d'assurance diplomatique dans un contexte où Washington prend des décisions unilatérales sur les contrôles export et les subventions industrielles.

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