IA en entreprise : 7 % de ROI établi, une pénurie qui empire, et une facture matérielle qui gonfle

KPMG ne présente pas ça comme un échec. La lecture officielle du cabinet est celle d'une maturation : la part d'organisations qui décrivent l'IA comme partie intégrante du travail quotidien passe de 13 % au premier trimestre à 22 % au deuxième, la plus forte progression trimestrielle observée sur la courbe de maturité. Le déploiement se stabilise au-dessus de 50 %. Les budgets tiennent. Au T1, les entreprises américaines interrogées projetaient en moyenne autour de 200 millions de dollars d'investissement IA sur douze mois, soit près du double de l'année précédente.
Le ROI établi reste à 7 %. Les deux phrases coexistent dans le même document.
Ce que KPMG range sous le terme de barrières à la démonstration du ROI mérite d'être lu ligne à ligne, parce que c'est là que le communiqué se contredit lui-même. Au T1, le cabinet listait la difficulté à passer à l'échelle des cas d'usage à 65 %, en hausse depuis 33 % le trimestre précédent, et le déficit de compétences à 62 %, contre 25 %. Sur le sous-panel dédié aux agents IA, le déficit de compétences monte à 92 % et la difficulté à quantifier les bénéfices indirects ou de long terme à 78 %. Traduction pour un responsable technique : une partie du ROI manquant n'est pas un problème de technologie, c'est un problème de mesure et de personnel.
6 500 clients
À la conférence Goldman Sachs Communacopia + Technology, début septembre, Michael Dell a servi l'autre moitié du tableau. Le fondateur a dit s'attendre à ce que la pénurie structurelle de semiconducteurs soit pire en 2027 qu'en 2026, en s'appuyant sur l'échelle de la chaîne d'approvisionnement de Dell et l'ancienneté de ses relations fournisseurs pour naviguer la contrainte. Il a chiffré à environ 6 500 le nombre de clients de l'offre AI Factory et décrit l'adoption comme une courbe en S à un stade précoce.
Le directeur des opérations Jeffrey Clarke a été plus direct sur l'approvisionnement. « We are doing everything we can to get more supply. In today's environment, that's a very difficult task », a-t-il déclaré. Dell a relevé sa prévision de chiffre d'affaires pour l'exercice 2027 de 25 milliards de dollars, portant la fourchette annuelle à 192 milliards selon le directeur financier David Kenney. Sur le trimestre, le bénéfice ajusté par action est ressorti à 7,04 dollars contre un consensus de 4,91.
Au trimestre précédent, Dell avait clôturé avec un carnet de commandes IA record de 51,3 milliards de dollars, après avoir enregistré 24,4 milliards de nouvelles commandes IA sur trois mois. Le carnet grossit plus vite qu'il ne se convertit. C'est une bonne nouvelle pour l'action Dell. C'est une file d'attente pour l'acheteur.
Là où le discours Dell devient intéressant, c'est quand on le sort du périmètre du fournisseur. Le directeur de Counterpoint Research MS Hwang estime que les plans d'expansion mémoire concurrents ne se traduiront pas en production significative avant 2028 au plus tôt. Le patron de SK Hynix, Kwak Noh-Jung, a prévenu que la pénurie mémoire actuelle durerait jusqu'en 2030. Autrement dit, la contrainte dont Michael Dell dit qu'elle empirera en 2027 n'est pas anticipée comme un pic mais comme un plateau long, et elle porte précisément sur le composant — la mémoire — que les exécutifs de Dell qualifiaient dès mars de soumis à une demande presque infinie.
Un DSI qui lit les deux dossiers côte à côte se retrouve avec une équation désagréable. La demande matérielle est rationnée et le coût des composants monte. Le ROI applicatif, lui, n'est établi que dans 7 % des cas. On paie plus cher un compute plus rare pour des projets dont la valeur reste, dans l'immense majorité des organisations, non prouvée.
Il faut remettre le 7 % à sa place méthodologique. C'est un chiffre déclaratif, tiré d'un sondage de dirigeants, pas une mesure comptable auditée. Un ROI non déclaré n'est pas un ROI nul. Le contexte est également celui d'une étude MIT devenue virale à l'été 2025, qui affirmait que 95 % des pilotes d'IA générative ne dégageaient aucun retour — chiffre depuis contesté pour sa méthodologie et son périmètre par plusieurs commentateurs. Prendre le 7 % de KPMG et le 95 % du MIT comme deux faces d'une même vérité serait une erreur de lecture. Les deux pointent une direction. Aucun ne clôt le débat.
Ce que ni KPMG ni Dell ne disent : quels clients, sur quels cas d'usage, ont fait partie des 7 %. Le sondage KPMG reste au niveau agrégé. Dell communique un nombre de clients AI Factory et un carnet de commandes, jamais un taux de mise en production réussie chez ces 6 500 comptes. Le fournisseur vend l'usine. Il ne certifie pas ce qui en sort.
Michael Dell tenait un discours voisin il y a moins d'un an. En octobre 2025, il décrivait la ruée sur l'IA comme loin d'être terminée, tout en concédant qu'il y aurait « à un moment trop » de data centers. Le fondateur vend la rareté aujourd'hui et anticipait la surcapacité hier. Les deux propos peuvent être vrais en séquence. Ils ne peuvent pas être vrais en même temps pour l'acheteur qui signe un bon de commande en 2026.
TL;DR
L'entreprise dépense des centaines de millions dans l'IA, prouve un ROI dans 7 % des cas, et paie ce pari sur un compute que Dell annonce encore plus rare en 2027.
• KPMG (Q2 2026, 2 100+ dirigeants) : 7 % seulement disent avoir établi un ROI IA, quand 24 % subissent une pression d'investisseurs pour le démontrer.
• Michael Dell à Goldman Sachs : pénurie structurelle de semiconducteurs attendue pire en 2027 qu'en 2026 ; carnet de commandes IA record de 51,3 Md$ chez Dell.
• Les analystes (Counterpoint, SK Hynix) situent le retour à l'équilibre mémoire entre 2028 et 2030 : la contrainte est un plateau long, pas un pic.
Questions fréquentes
Le chiffre de 7 % de ROI établi signifie-t-il que 93 % des projets IA échouent ?
Non. C'est un chiffre déclaratif de sondage KPMG : 7 % des dirigeants disent avoir formellement établi un ROI. Un retour non déclaré ou non encore mesuré n'équivaut pas à un échec. Le sondage mesure la capacité à démontrer la valeur, pas la valeur réelle produite.
Concrètement, la pénurie de compute annoncée par Dell change quoi pour un projet de déploiement en 2026-2027 ?
Des délais d'approvisionnement allongés et une facture matérielle en hausse, tirée par le coût de la mémoire. Le carnet de commandes IA de Dell grossit plus vite qu'il ne se convertit, ce qui signifie file d'attente et arbitrage sur les livraisons pour les acheteurs non prioritaires.
Faut-il repousser ses investissements IA en attendant que la pénurie se résorbe ?
Rien dans les sources ne le suggère, et l'équilibre mémoire n'est pas attendu avant 2028-2030 selon Counterpoint et SK Hynix. La question utile n'est pas le timing d'achat mais la mesure : c'est le déficit de compétences et l'incapacité à quantifier les bénéfices, pas le matériel, que KPMG désigne comme premier frein au ROI.