ASML tire la sonnette d'alarme : l'Europe pousse ses entreprises IA vers la sortie

Veldhoven, petite ville du Brabant-Septentrional aux Pays-Bas, 45 000 habitants. C'est là, dans une salle de réunion où s'accumulent les cadeaux protocolaires laissés par des délégations gouvernementales et des dirigeants en visite, que Christophe Fouquet reçoit. L'homme dirige ASML depuis avril 2024, une entreprise valorisée 515 milliards d'euros, plus de 44 000 salariés, fournisseur exclusif des machines de lithographie extrême ultraviolet sans lesquelles aucun processeur de pointe ne peut être fabriqué. Ni TSMC, ni Samsung, ni Intel ne peuvent produire leurs puces les plus avancées sans passer par Veldhoven.
Ce que Fouquet dit, en substance : la réglementation européenne sur l'IA est restrictive, désynchronisée des besoins de l'industrie, et elle pousse les entreprises à s'installer ailleurs. Il ne vise pas un texte en particulier - il parle d'un climat. Le AI Act, entré en application progressive depuis août 2024, impose des obligations de transparence, de gestion des risques et de conformité qui varient selon le niveau de risque des systèmes. Pour les systèmes à haut risque, les exigences documentaires et techniques sont substantielles.
Fouquet n'est pas le premier à formuler cette critique. Mais il est le premier dirigeant d'une entreprise tech européenne de cette taille à le faire aussi explicitement. Quand le CEO de SAP, Christian Klein, s'exprime sur la régulation, c'est généralement pour dire que l'Europe peut concilier innovation et cadre juridique. Quand Daniel Ek de Spotify critique Bruxelles, c'est sur les commissions de l'App Store. Fouquet, lui, pose le problème en termes de fuite de capitaux et de talents.
515 milliards, zéro modèle de fondation
ASML est un cas à part dans le paysage tech européen. L'entreprise fabrique l'outil sans lequel l'IA n'existe pas physiquement - les machines qui gravent les puces - mais elle ne développe pas elle-même de modèles d'intelligence artificielle. Fouquet parle donc depuis une position singulière : celle d'un industriel qui voit ses clients américains et asiatiques accélérer pendant que le marché européen stagne.
Le continent n'a pas produit d'équivalent à OpenAI, Anthropic ou Mistral à grande échelle. Mistral AI, basée à Paris et souvent citée comme le champion européen, a levé 1,1 milliard de dollars mais reste marginale en parts de marché face aux modèles américains. Aleph Alpha, le pendant allemand, a pivoté vers le consulting enterprise après avoir échoué à rivaliser sur les modèles de fondation. La France consacre 2,5 milliards d'euros à son plan IA national, annoncé en février 2025 - une somme que Microsoft dépense en un trimestre de capex data centers.
L'EU Chips Act, adopté en 2023, mobilise 43 milliards d'euros pour renforcer la production de semi-conducteurs en Europe, avec l'objectif d'atteindre 20 % de la production mondiale d'ici 2030. L'Europe en est aujourd'hui à environ 8 %. Intel a retardé son projet de fab à Magdebourg. TSMC construit une usine à Dresde mais pour des puces matures, pas pour les nœuds les plus avancés.
Le paradoxe de Veldhoven
ASML elle-même est le produit de l'écosystème européen. L'entreprise est née en 1984 comme joint-venture entre Philips et ASM International. Elle a bénéficié pendant des décennies de financements de recherche européens, de collaborations avec l'IMEC à Louvain, du soutien implicite du gouvernement néerlandais. Son monopole sur l'EUV - la lithographie extrême ultraviolet - est le résultat direct d'investissements publics-privés européens sur trente ans.
Fouquet critique un cadre réglementaire dont son entreprise n'a, stricto sensu, pas besoin de se soucier pour ses propres opérations. ASML ne déploie pas de systèmes IA à haut risque au sens du AI Act. Ses clients, si. Et ce sont ces clients qui décident où ils construisent leurs prochains data centers, où ils installent leurs équipes de recherche, où ils forment leurs modèles. Le message est clair : si l'Europe rend les choses trop compliquées, ces investissements iront ailleurs. Ils y vont déjà.
Thierry Breton, quand il était encore commissaire européen au Marché intérieur, répétait que le AI Act était conçu pour créer de la confiance, et que la confiance générerait de l'investissement. Margrethe Vestager, de son côté, défendait l'idée que la régulation européenne pouvait devenir un avantage compétitif, un label de qualité. L'argument n'a pas convaincu grand monde dans la Silicon Valley. Ni visiblement à Veldhoven.
Le bureau de l'AI Office européen, chargé de superviser l'application du règlement, compte à ce stade une centaine de personnes. La FTC américaine n'a pas de cadre comparable. La Chine a publié ses propres règles sur l'IA générative en 2023, nettement plus souples sur la conformité technique, nettement plus strictes sur le contenu politique.
Ce que Fouquet ne dit pas
ASML a publié ses résultats du premier trimestre 2025 avec un chiffre d'affaires de 7,7 milliards d'euros, en hausse de 46 % sur un an. Le carnet de commandes reste massif, porté par la demande insatiable en puces IA. L'entreprise n'est pas en difficulté. Elle n'est pas menacée par la régulation européenne. Sa position de monopole sur l'EUV la rend imperméable aux dynamiques réglementaires qui affectent les éditeurs de logiciels ou les fournisseurs de cloud.
Fouquet ne mentionne pas non plus les contrôles à l'exportation. Depuis 2023, sous pression américaine, les Pays-Bas ont restreint les ventes de machines de lithographie avancées à la Chine. ASML a perdu l'accès à un marché qui représentait environ 30 % de son chiffre d'affaires en 2023. Quand Fouquet parle de régulation qui freine, il pourrait aussi bien parler de Washington que de Bruxelles. Il choisit de ne pas le faire.
L'administration Trump a renforcé les restrictions début 2025, forçant ASML à annuler des contrats de maintenance sur des machines déjà installées en Chine. La géopolitique pèse davantage sur le business d'ASML que le AI Act. Mais la géopolitique n'est pas un sujet sur lequel un CEO européen gagne quoi que ce soit à s'exprimer publiquement.
Il y a aussi le sujet de la main-d'œuvre. ASML recrute massivement - l'entreprise prévoit d'embaucher plusieurs milliers de personnes en 2025 — et la région d'Eindhoven-Veldhoven est saturée. Logements insuffisants, infrastructures de transport sous-dimensionnées, tensions locales avec les résidents qui voient leur ville transformée par l'afflux de travailleurs internationaux. Le conseil municipal de Veldhoven a voté une motion demandant à ASML de ralentir sa croissance locale. Un CEO qui demande à Bruxelles de lever les freins réglementaires pendant que sa propre ville lui demande de freiner.
Le vrai public
Le timing n'est pas anodin - ou plutôt, il est parfaitement calculé. L'Europe est en train de finaliser les actes délégués du AI Act, les textes d'application qui détermineront concrètement ce que les entreprises devront faire. Les lobbys tech européens et américains sont en pleine offensive pour assouplir les exigences, notamment sur les modèles de fondation open source et sur la définition des systèmes à haut risque. La voix du patron de la première capitalisation tech européenne pèse dans ce contexte.
Côté américain, les grandes entreprises tech ont déjà délocalisé une partie de leurs efforts de conformité IA en dehors de l'UE. Meta a annoncé en 2024 qu'il ne lancerait pas ses modèles multimodaux en Europe, du moins pas immédiatement, invoquant l'incertitude réglementaire. Apple a retardé le déploiement de ses fonctionnalités Apple Intelligence dans l'UE. Google a limité certains déploiements de Gemini.
Ces décisions sont autant des réactions réglementaires que des leviers de pression. Retirer un produit d'un marché de 450 millions de consommateurs n'est jamais une décision purement technique. C'est un message adressé aux régulateurs.
Fouquet, lui, envoie le même message depuis l'intérieur. Un patron européen qui dit à Bruxelles que l'Europe se tire une balle dans le pied, c'est plus difficile à ignorer qu'un communiqué de la CCIA ou du lobby de la Silicon Valley.
Dans la salle de réunion de Veldhoven, entre les cadeaux protocolaires, il y a probablement un drapeau européen quelque part. ASML inscrit « European technology leadership » dans chaque rapport annuel. L'entreprise cotise à Bruxelles, finance des programmes de recherche communautaires, s'affiche dans les sommets européens sur les semi-conducteurs. Elle est européenne quand ça sert, et critique de l'Europe quand ça sert aussi.
Le chiffre d'affaires 2024 d'ASML : 28,3 milliards d'euros. La part réalisée auprès de clients européens : moins de 10 %.
TL;DR
Le CEO d'ASML, première capitalisation tech européenne (515 Mds €), accuse la réglementation IA de Bruxelles de provoquer un exode industriel — tout en dirigeant une entreprise largement imperméable à cette même régulation.
- Christophe Fouquet cible le climat réglementaire européen sur l'IA, AI Act en tête, qu'il juge restrictif et déconnecté des réalités industrielles, au moment où les actes délégués du règlement sont en cours de finalisation.
- ASML réalise moins de 10 % de son CA en Europe et a perdu environ 30 % de son marché chinois sous l'effet des contrôles à l'exportation américano-néerlandais — un sujet absent de sa critique publique.
- Meta, Apple et Google ont déjà restreint ou retardé des déploiements IA en Europe ; la prise de parole de Fouquet alimente un front industriel croissant contre la mise en œuvre du AI Act.
Questions fréquentes
ASML est-elle directement affectée par le AI Act européen?
Non. ASML fabrique des machines de lithographie pour la production de puces, pas des systèmes d'IA au sens du règlement. Ce sont ses clients — fondeurs, hyperscalers, éditeurs — qui sont concernés. La critique de Fouquet porte sur l'attractivité globale de l'Europe pour ces clients, pas sur un impact direct sur ASML.
Quelles entreprises tech ont déjà limité leurs déploiements IA en Europe à cause de la régulation?
Meta a retardé le lancement de ses modèles multimodaux dans l'UE. Apple a décalé le déploiement d'Apple Intelligence en Europe. Google a restreint certaines fonctionnalités de Gemini. Ces décisions mêlent contrainte réglementaire réelle et stratégie de pression sur les régulateurs.
L'Europe peut-elle rattraper les États-Unis et la Chine en matière d'investissement IA?
L'écart de capex est structurel. Les trois premiers hyperscalers américains prévoient plus de 250 milliards de dollars de dépenses d'infrastructure en 2025. Le plan France IA s'élève à 2,5 milliards d'euros. L'EU Chips Act mobilise 43 milliards sur plusieurs années mais cible les semi-conducteurs, pas directement l'IA. Le rattrapage supposerait un changement d'échelle budgétaire et politique que rien n'annonce aujourd'hui.