La FTC ouvre une enquête antitrust sur Arm : quand le socle de l'industrie devient le problème

L'enquête de la FTC vise les pratiques commerciales d'Arm dans l'octroi de ses licences d'architecture et d'IP. Concrètement, la commission examine si Arm a utilisé sa position de fournisseur quasi unique d'architecture pour imposer des conditions de licensing asymétriques à certains clients, tout en en favorisant d'autres. Qualcomm, qui bataille avec Arm devant les tribunaux depuis 2022 sur les termes exacts de sa licence - un procès dont le verdict est tombé en décembre 2024 largement en faveur de Qualcomm - est au centre du paysage. Arm avait menacé de révoquer la licence de Qualcomm. La FTC s'intéresse à ce type de levier.
Rene Haas, CEO d'Arm, répétait encore en février 2025 lors des résultats trimestriels que le modèle de licensing de l'entreprise était « le plus ouvert et le plus flexible de l'industrie des semiconducteurs ». Les revenus de royalties d'Arm ont progressé de 23 % sur l'exercice fiscal clos en mars 2025, à 2,07 milliards de dollars. La part des revenus provenant des licences dites « premium » - les Technology License Agreements qui donnent accès aux derniers cœurs Cortex et GPU Mali - a augmenté plus vite que la moyenne. Arm n'a pas communiqué la répartition exacte entre ses différentes catégories de licenciés.
99 %
Le chiffre est connu mais rarement interrogé. Arm revendique que ses architectures équipent 99 % des smartphones mondiaux. Ce qui est moins documenté, c'est la concentration croissante côté serveur et edge. AWS Graviton, Ampere Altra, les puces Grace de Nvidia, les processeurs maison de Microsoft pour Azure : tous reposent sur des licences Arm. Dans le edge computing et l'inférence IA embarquée, la dépendance est similaire. Quand un seul architecte de jeu d'instructions devient le substrat de facto de toute l'industrie, la question du pricing n'est plus une affaire bilatérale entre Arm et un licencié. Elle devient systémique.
Arm a relevé ses tarifs de licensing à plusieurs reprises depuis son introduction en bourse en septembre 2023. Certains licenciés du segment IoT et edge ont vu leurs redevances augmenter de 40 à 300 % selon les configurations, d'après des témoignages recueillis dans l'écosystème. Arm conteste ces fourchettes mais n'a jamais publié de grille tarifaire. Le modèle repose sur deux composantes : une licence initiale (upfront fee) et une royalty par puce vendue, généralement entre 1 et 2 % du prix de vente du composant. Pour les architectures custom - ce que font Qualcomm avec Oryon ou Apple avec ses cœurs M/A - les termes sont négociés au cas par cas.
Qualcomm et Nvidia, les deux lignes surlignées, sont aussi les deux entreprises dont la relation avec Arm est la plus tendue. Qualcomm a hérité des licences Nuvia après son rachat en 2021. Arm a contesté la transférabilité de ces licences, puis a perdu au procès. Nvidia, de son côté, a tenté de racheter Arm en 2020 pour 40 milliards de dollars. La CMA britannique et la FTC elle-même avaient bloqué l'opération début 2022. Trois ans plus tard, la FTC enquête sur le vendeur qu'elle avait protégé.
RISC-V, l'alternative qui ne remplace rien
Chaque fois qu'Arm fait parler d'elle en matière de tarification, RISC-V revient dans la conversation. L'architecture ouverte progresse : des estimations de marché évoquent 16 milliards de cœurs RISC-V livrés en 2024, principalement dans le microcontrôleur et l'IoT bas de gamme. Mais aucun SoC RISC-V n'a atteint les performances d'un Cortex-X4 ou d'un cœur Apple Everest dans un facteur de forme mobile ou serveur. Qualcomm et Google ont investi dans RISC-V. Ni l'un ni l'autre n'a annoncé de produit commercial haut de gamme basé sur cette architecture. RISC-V est un levier de négociation. Ce n'est pas, à horizon 2026, un plan B opérationnel pour un DSI qui déploie sur Graviton ou sur des flottes de terminaux Snapdragon.
Le timing de l'enquête FTC n'est pas neutre. L'administration américaine actuelle a un rapport ambigu avec l'antitrust tech : la plainte contre Google a abouti, le procès contre Meta aussi, mais plusieurs enquêtes sectorielles ont été ralenties ou réorientées. Arm, entreprise britannique cotée au Nasdaq et détenue à 90 % par SoftBank, occupe une position particulière. Masayoshi Son a multiplié les déclarations sur l'importance stratégique d'Arm pour l'IA. En janvier 2025, il annonçait un investissement de 100 milliards de dollars dans l'infrastructure IA aux États-Unis, aux côtés d'OpenAI. L'enquête FTC sur Arm arrive dans ce contexte.
La salle de presse d'Arm à San José emploie onze personnes. Aucune n'a répondu aux sollicitations de la presse spécialisée dans les 48 heures qui ont suivi la révélation de l'enquête.
Ce que ça change pour ceux qui achètent
Un DSI ne négocie pas directement avec Arm. Il achète des puces Qualcomm, des instances AWS, des serveurs Nvidia. Mais les coûts de licensing Arm sont intégrés dans le prix de chaque composant. Si la FTC devait imposer des modifications structurelles au modèle de licensing - transparence tarifaire, interdiction des clauses de non-transférabilité, plafonnement des royalties - l'effet se propagerait en cascade. À la baisse pour certains, si les redevances diminuent. À la hausse pour d'autres, si Arm compense en augmentant les licences upfront.
Pat Moorhead, analyste chez Moor Insights & Strategy, a résumé la situation : « Arm est devenu trop important pour être dérégulé, et trop important pour être régulé brutalement. Tout remède aura des effets de second ordre que personne ne sait modéliser. » Il n'a pas tort, mais ça n'aide pas beaucoup les équipes procurement qui doivent budgéter 2026.
La CMA britannique, qui avait bloqué le rachat par Nvidia, n'a pas ouvert d'enquête parallèle sur le licensing. L'Union européenne non plus. Pour l'instant, la pression réglementaire est exclusivement américaine. Arm réalise environ 45 % de ses revenus de royalties auprès de clients dont le siège est en Asie. La juridiction de la FTC ne couvre pas ces contrats.
Il y a un précédent dans l'industrie des semiconducteurs. Qualcomm elle-même a fait l'objet d'une enquête FTC entre 2017 et 2020 pour des pratiques de licensing sur ses brevets modem. La Cour d'appel du Neuvième Circuit avait finalement annulé l'injonction du juge Koh, estimant que Qualcomm n'avait pas abusé de position dominante. Arm pourrait invoquer le même type de défense : un modèle de licensing volontaire, des alternatives disponibles. La différence, c'est que les alternatives à Qualcomm existaient - Intel, MediaTek, Samsung. Les alternatives à Arm, en architecture haute performance, n'existent pas encore.
TL;DR
La FTC enquête sur les pratiques de licensing d'Arm, l'architecte dont dépendent 99 % des smartphones et une part croissante de l'infrastructure cloud et IA.
- L'enquête porte sur des conditions tarifaires potentiellement discriminatoires entre licenciés, dans un contexte de hausse significative des redevances depuis l'IPO d'Arm en 2023.
- RISC-V reste un levier de négociation, pas une alternative opérationnelle à court terme pour les déploiements serveur ou mobile haut de gamme.
- Tout changement de régime de licensing se répercuterait en cascade sur les coûts des puces, des instances cloud et des terminaux — sans que les DSI aient de visibilité sur l'amplitude.
Questions fréquentes
Quel est le risque concret pour une entreprise qui déploie sur des architectures Arm (Graviton, Snapdragon)?
Le risque direct est un renchérissement des composants si Arm modifie ses grilles tarifaires, à la hausse ou en restructurant les modèles de redevance. Le risque indirect est une incertitude prolongée sur les coûts unitaires, rendant les engagements pluriannuels plus difficiles à budgéter.
Est-ce que cette enquête peut aboutir à un démantèlement ou une régulation structurelle d'Arm?
Un démantèlement est très improbable. Les remèdes les plus réalistes seraient des obligations de transparence tarifaire, l'interdiction de clauses discriminatoires entre licenciés, ou des plafonds de royalties. Le précédent Qualcomm/FTC (2020), où la Cour d'appel a annulé l'injonction, montre que la barre est haute pour la commission.
RISC-V peut-il devenir une vraie alternative pour réduire la dépendance à Arm?
Pas avant 2027-2028 au minimum pour les segments haute performance (mobile flagship, serveur cloud). RISC-V progresse dans l'IoT et les microcontrôleurs, mais aucun SoC RISC-V n'atteint aujourd'hui les performances requises pour remplacer un Cortex-X4 ou un Graviton4.